Les Nouvelles
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L'auteure: Anne C
Agrégée de physique, curieuse de philosophie et d’histoire, Anne C a suivi un parcours atypique, de l’enseignement des sciences à l’édition de jeux de société. Puisant son inspiration dans les jeux, elle invente de courts récits au gré de ses découvertes ludiques.
Trois nouvelles dans l'univers de la justice américaine qui donnent
trois points de vue différents sur une enquête policière.

L’une pour tuer l’autre
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Une froide et pluvieuse nuit de décembre enveloppait Atlantic City à l’heure où les enfants sages fermaient habituellement leurs paupières. Le capitaine Frank Parker et le lieutenant Ella Conrad quittèrent rapidement le commissariat en direction du lieu du crime. L’appel affolé du réceptionniste de l’hôtel Chelsea venait de briser la monotonie de leur laborieuse soirée. Comme souvent, ils avaient dû terminer à la va-vite la tasse de café destinée à les tenir éveillés. Les voitures, gyrophares et sirènes allumés – un plaisir dont ils ne se privaient pas au cours de leurs sorties –, dévalèrent les avenues vides en direction du bord de mer et de ses hôtels de luxe.
Ella Conrad conduisait la voiture de tête d’une manière pour le moins sportive. C’était une jeune femme déterminée, aux nerfs d’acier. Après dix années passées d’abord sur le terrain puis au bureau d’investigation, elle occupait à trente-deux ans le plus haut grade jamais accordé à une femme dans la police d’état du New Jersey et elle ne comptait pas s’arrêter là.

La chute du violon
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Le procureur général Marvin Davis ferma les yeux un instant, laissant ses paupières lourdes effacer les horribles images qui s’étalaient sur son bureau. Les photos prises au matin du crime jonchaient l’élégant sous-main en cuir : on y voyait le corps nu de la victime jeté sur un tapis de feuilles mortes, les gros plans du corps tuméfié, des membres sanglants. La lumière crue du flash n’avait laissé dans l’ombre aucun détail. Les brûlures et les entailles constellaient la peau blanche d’Elsa Meyer, dont la chevelure flamboyante s’étalait sur le tapis brun du sous-bois. Marvin se demanda si le café qu’il venait de se servir l’aiderait à surmonter cette vision ou au contraire amplifierait la nausée qui lui montait aux lèvres. Il posa finalement la tasse sur la pile de dossiers qui s’entassaient sur son bureau secondaire, laissant au passage une belle marque sur la couverture beige d’un classeur, puis rangea prestement les clichés dans l’enveloppe brune que lui avait apportée quelques minutes plus tôt son assistant. Le dégoût s’effaça peu à peu, laissant place à l’excitation grandissante qui naissait dans son esprit opportuniste.

Michigan
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— Je ne l'ai pas tué. Vous allez devoir faire avec.
Ce furent les premiers mots de Kathleen O'Malley, lors de notre rencontre dans son luxueux appartement de Steeterville, au centre de Chicago. Interrogée deux heures auparavant par des enquêteurs de police à la suite d'une dénonciation anonyme, l'élégante écrivain avait fait appel à moi pour la défendre dans une affaire qui s'annonçait déjà épineuse. Impassible dans son fauteuil de cuir, elle déroulait son discours, qu'on aurait dit préparé depuis des jours.
— J'ai fait appel à vous, M. Robinson, car vous êtes un avocat de talent, dont la carrière rend jaloux bien de vos confrères. J'ai confiance en vous, pour me sortir de cette mauvaise passe.
— La victime était très médiatique, vous le savez, Miss O'Malley.
La demoiselle prit une pose affligée, la main sur sa joue fardée. Son petit jeu de postures feintes m'agaçait déjà, mais j'étais curieux de connaître un peu mieux cette personnalité haute en couleurs. La quarantaine, cheveux noirs et courts, elle avait l'allure d'une femme à la fois moderne et romantique : de grands yeux turquoise qui dévoraient ses interlocuteurs, des taches de rousseur qui constellaient le haut de ses pommettes et son nez aquilin, une bouche charnue qui esquissait en permanence un sourire railleur.